“Prêt à souffrir pour gagner ma vie”

Jules*, limougeaud de 27 ans, a enchainé les cursus avant de trouver sa voix. Entre expériences professionnelles ardues, fin de mois compliqués, celui qui poursuit désormais des études dans la fonction publique revient sur ses années de “galère”. Interview.

Quel est ton parcours ?

Je suis issu d’un bac littéraire option théâtre. Je me suis dirigé vers ce qui me paraissait le plus naturel, c’est-à-dire une licence de lettres. Que je n’ai pas achevé, parce qu’au bout de deux ans, je me suis redirigé vers une licence en sciences de l’éducation que j’ai obtenue. Et, puis je suis monté vers un master en sémiotique. Par la suite, j’ai fait une licence en culture. Parce que j’ai toujours eu cet attrait pour l’art. Dans le privé, j’ai été au conservatoire et j’y suis encore. Je fais de la musique. C’est tout naturel. Ce n’est pas une licence que j’ai validée, mais c’est une licence qui m’a permis de mettre un pied dans le milieu. Et puis, depuis l’année dernière et cette année, je me suis redirigé vers les métiers de la fonction publique, toujours dans l’aspect culturel. J’ai pas mal bifurqué.

Que représente le travail ? Est-ce que c’est plus un moyen de s’épanouir ou un impératif pour subsister ?

Il y a les deux. Mais, quand on est étudiant, on survit plus qu’on ne vit. C’est un petit miracle d’avoir 50 balles à la fin du mois. Donc au début, on subsiste. Maintenant, ça devient plutôt de l’ordre du sens. Parce qu’en grandissant, j’ai compris que je n’avais pas envie d’avoir un boulot ennuyeux, où je ne vois aucun sens. Je préfère faire la fine bouche parce que je ne veux plus me plier aux exigences d’autrui.

Est-ce que tu trouves que le milieu du travail considère ce besoin de sens-là ?

Je pense que quand tu es jeune et que tu n’as pas d’expérience, on ne tend pas vers ça. Moi, j’ai commencé à travailler, j’avais 18 ans. Mes premières expériences consistaient en des boulots alimentaires : la restauration pendant 5 ans, le commerce pendant un an. Il n’y a pas d’humain là-dedans. Il y a “produire, produire, produire”.

Quelle a été ton expérience en restauration ?

J’ai eu une expérience dans laquelle j’ai ressenti une forme de considération et où ça m’a vraiment fait du bien. Je me suis senti valorisé. Mais, c’est une exception. Le reste, j’étais le petit plongeur ou le petit serveur. Je pense qu’en tant que jeune travailleur, tu pars du principe que le travail : c’est dur. La question qui tracasse, c’est : est-ce que je vais réussir à gagner suffisamment à la fin du mois ? Avec l’âge, le respect vient. On s’affirme, on prend confiance et donc, on accepte moins de se faire marcher dessus.

Que le travail relaye l’humain au second plan, qu’en penses-tu ?

Alors pour moi, non. Mais je pense qu’il faut aussi des fois prendre le problème à l’envers, c’est que les patrons qui t’embauchent, ils ont des charges, ils ont des crédits sur le dos, ils ont une famille. Donc, ils ont aussi une pression, une charge mentale. C’est un mécanisme de reproduction.

Selon toi, c’est un schéma qui se reproduit ?

Oui, je pense qu’il y a un schéma qui se répète… C’est quelque chose d’ancré, de consenti par la société. Je ne pense pas qu’infliger une pression constante à ses salariés soit une bonne méthode. Par exemple, j’ai travaillé pour une grande chaîne d’électroménager. Là, c’était autre chose. Le salarié est vraiment chouchouté : on avait une salle de pause énorme. On avait des banquettes pour se reposer. Tout était mis pour nous conforter. Derrière, le travail était beaucoup plus qualitatif.

Donc, un individu qui se sent bien est un salarié qui travaille mieux ?

Oui. Pour autant, je pense que tous les corps de métier n’ont peut-être pas les mêmes finances pour proposer ça à leurs employés. C’est fou qu’à la fin ce soit une affaire de moyens.

Ta pire et ta meilleure expérience professionnelle ?

Ma pire expérience, il y en a beaucoup. J’étais dans une telle détresse. Je manquais de moyens, je craignais de perdre mon logement, j’étais prêt à prendre tout et n’importe quoi dans n’importe quel milieu. J’étais prêt à souffrir pour gagner ma vie. À l’époque, j’étais serveur. Un jour, je glisse sur la terrasse et je me blesse à la cheville. Donc, j’étais en attelle. Normalement, je devais avoir des jours de repos que je n’ai pas pris. Je suis parti servir en béquille pour gagner mon argent parce que je ne pouvais pas me permettre d’avoir 20% de salaire en moins. Mais, le pire du pire, c’était un restaurant dans lequel j’exerçais comme plongeur. Au début, tout se passait très bien. Et quand mon contrat est arrivé à son terme, après qu’on m’a fait miroiter un renouvellement en CDI, je me suis rendu compte qu’il manquait une somme : la prime de précarité à l’emploi. Dans cette situation, on te dit que le comptable ne fait pas d’erreur. Puis il y a ce biais : tu es jeune donc tu te tais. On joue sur la misère des gens et je pense que les étudiants sont de la petite main d’œuvre.

Certains n’osent pas se défendre parce que quand tu es jeune, tu as aussi cette peur-là de te dire : « Mais si je me rebelle, je perdrai mon emploi », « je vais me retrouver dans la rue. » On n’a pas forcément tous papa ou maman pour aider. Après, j’ai eu la chance d’avoir au moins un de mes parents derrière moi qui m’a soutenu, qui m’a poussé, qui m’a dit : « défends -toi ». Maintenant, aujourd’hui, je comprends qu’il faut faire valoir ses droits. C’est dur, mais il faut oser franchir le pas et se battre. Parfois, ça vaut le coup. Les choses ont fini par payer.

Est-ce que le travail a déjà eu une incidence psychologique, sur toi ?

Bien sûr. Tu passes tes soirées plutôt à aller chez toi parce que tu te dis « purée, comment est ce que je vais faire ? On est le 10 du mois, je suis déjà découvert. J’ai plus d’argent qui tombe. Je dois attendre encore trois semaines. Comment je fais pour me manger ? Heureusement qu’il y a des associations solidaires qui existent, comme Cop1 ou la Croix-Rouge, etc. Ces associations nous aident avec le panier étudiant notamment, mais ça ne suffit pas. Il y a eu le temps passé à pleurer où tu te dis que tu ne vas pas t’en sortir en fait. Si tu n’as personne autour de toi, tu tombes vite dans la dépression. Moi, ça a été ça. Pendant des mois, je n’ai pas réussi à trouver de travail.

Quelles leçons tires-tu de toutes ces expériences ?

Je pense que ça a vraiment été fondateur. Je sais, désormais, qu’il y a certaines choses sur lesquelles je ne transigerai pas. L’épanouissement au travail, en se sentant utile et respecté. Aujourd’hui, je me sens heureux, je me sens épanoui, je ne suis plus en déprime, je gagne un salaire correct. Je pense qu’il faut se battre. C’est cliché parce que beaucoup de personnes disent ça, mais il ne faut pas baisser les bras et il faut toujours voir la lumière au bout du tunnel.

(*) prénom modifié.